CRITIQUE MUSICAL
Retour à l'index le-chant.eu
gagner mes misérables cent francs et garder
ma position armée contre tant de drôles qui
m'anéantiraient s'ils n'avaient pas tant de
peur. Et j'ai la tête pleine de projets, de tra-
vaux que je ne puis exécuter à cause de cet
esclavage 2. »
Il passe sa vie à maudire cet « esclavage ». Il le
maudit avec fureur : « Écrire des riens sur des
riens ! donner de tièdes éloges à d'insupportables
I. Mémoires, il, p. 159.
2. Correspondance, p. 274.
IV HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL
fadeurs! parler ce soir d'un grand maitre et demain
d'un crétin avec le même sérieux dans la même
langue !... oh ! c'est le comble de l'humiliation !
Mieux vaudrait être... ministre des finances d'une
république. Que n'ai-je le choix! » Il le maudit avec
ironie : « J'ai une passion pour la critique, rien
ne me rend heureux comme d'écrire un feuille-
ton, de raconter les mille incidents dramatiques,
toujours piquants, toujours nouveaux d'un livret
d'opéra : les angoisses des deux amants, les tour-
ments de l'innocence injustement accusée, les
spirituelles plaisanteries du jeune comique, la
sensibilité du bon vieillard; de démêler patiem-
ment les fils de ces charmantes intrigues quand je
pourrais couper l'écheveau brusquement, etc. »
Il le maudit sur tous les tons, niais il le sup-
porte. Il a trop d'ennemis ; de son
génie, le mordant de ses boutades, l'irritabilité de
son caractère ont soulevé contre lui des haines
implacables : s'il n'a le secours d'un journal puis-
sant, s'il n'est en état de menacer ses adversaires
de représailles, la bataille sera trop inégale. Grâce
à son feuilleton, il trouve les directeurs moins
arrogants, les artistes moins dédaigneux, ses
confrères moins hostiles. — sc Chaque heure
1. Journal des Débats, 9 juin 180.
HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL v
consacrée à ces besognes est peut-être une heure d'immortalité qu'on se vole », disait mélancoliquement Théophile Gautier. Peut-être !... Mais on se demande avec angoisse quelle eà »t été la destinée de Berlioz, s'il n'avait eu pour se défendre une plume redoutable et la fidèle amitié des Bertin.
D'ailleurs il ne faut pas se laisser duper par les hyperboles de Berlioz. Il dit vrai quand il rappelle les affres où le jetait, certains jours, l'obligation d'écrire. Mais il eut ses revanches et ses consolations.« La seule compensation, dit-il, que m'offre la presse pour tant de tourments, c'est la portée qu'elle donne à mes élans de coeur vers le grand, le vrai et le beau où qu'ils se trouvent. Cette compensation lui fut largement donnée. Sa nature frénétique ne pouvait se passer d'effusions ni d'épanchements. Or il était libre de glorifier dans son feuilleton les chefs-d'Å“uvre, objets de son culte, libre de les venger des dédains du public ou de la malfaisance des pasticheurs. Quand il vient à parler de Gluck, de Beethoven, de Weber, de Spontini, il est tout à la joie d'écrire. La nécessité ne lui eà »t-elle pas imposé cette besogne de feuilletoniste, Berlioz, à trenk; ans, relit ac-
1. Théophile Gautier, Notices romantiques, _Hector Berlioz.
VI HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL
ceptée, pour acheter à ce prix la satisfaction
de mettre le public dans la confidence de ses
enthousiasmes.
A vrai dire, avec les années, ces occasions
heureuses devinrent plus rares. Berlioz restait
pieusement fidèle à ses dieux (sa très belle étude
sur Alceste a paru en 1861). Mais, pour chanter
leur gloire, il n'avait plus les transports de jadis.
Au fond, il ne méprisait pas son oeuvre d'écrivain
autant qu'il l'a répété dans ses Mémoires; ouvrez
sa correspondance, vous y surprendrez sans cesse
l'éternel cri de l'homme de lettres : « Avez-vous
lu mon article? » ou bien : « Lisez mon article de
demain. » Mais, à la longue, la corvée du feuil-
leton le harassait.
Son oeuvre de critique lui a donc donné des joies
qu'il n'a pas toutes avouées. Mais il fut sincère
quand, la vente de la partition des Troyens lui
ayant assuré de suffisantes ressources, il s'écria :
« Enfin, enfin, après trente ans d'esclavage, me
voilà libre! Je n'ai plus de feuilletons à écrire,
plus de platitudes à justifier, plus de gens médio-
cres à louer, plus d'indignation à contenir, plus
de mensonges, plus de comédies, plus de lâches
complaisances, je suis libre! Je puis ne pas
mettre les pieds dans les théâtres lyriques, n'en
plus parler, n'en plus entendre parler, et ne pas
HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL VII
même rire de ce qu'on écrit dans ces gargotes
musicales ! ' »
A l'allégresse de la liberté se mêlait le plaisir
de contempler la mine désappointée des gens qui
lui faisaient la cour : « Ils ont perdu leurs avances,
ils sont volés 2. »
* **
Les centaines de feuilletons que Berlioz accil-
mula pèsent moins pour sa gloire que vingt me-
sures de Roméo ou de la Prise de Troie. Si ces
articles nous intéressent, c'est surtout parce qu'ils
sont de la même plume qui a écrit d'admirables
symphonies. Si nous les relisons, c'est que nous
espérons découvrir dans les jugements du musi-
cien le secret de son génie. Qui se soucie main-
tenant des opinions de Fétis et de Scudo, hors
quelques curieux de l'histoire de la musique?
Penserait-on à déterrer les chroniques enfouies
dans la collection du Journal des Débats et signées
d'Hector Berlioz, si ce même Berlioz n'avait
été un des artistes les plus extraordinaires du
luxe siècle?
II serait donc puéril de surfaire cette littéra-
ture ; on aurait l'air de vouloir dépouiller le
1. Mémoires, II, p. 383.
2. Correspondance, p. 306.
VIII HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL
compositeur au profit du critique. A la vérité, ce
jeu absurde ne déplairait pas à tout le monde. Il
y a vingt ans, artistes et amateurs furent saisis
d'un fanatisme généreux et aveugle pour l'auteur
si longtemps méconnu de la Damnation et des
Troyens, et ils applaudirent tout dans son oeuvre
avec une égale ferveur, le sublime, le médiocre
et le pire : aujourd'hui, d'autres amateurs et
d'autres artistes — les mêmes aussi, peut-être! —
font payer à Berlioz l'enthousiasme désordonné
de ses admirateurs et sont prêts à déclarer qu'il
ne reste pas grand chose à dire de lui lorsqu'on
a vanté sa littérature. En musique, nos modes
ont des caprices enfantins....
Berlioz naquit avec le don de l'écrivain. Ses
premiers articles, après son retour de Rome, ont
déjà de la couleur et du mouvement. Parfois
encore la phrase gauchit et s'empêtre ; la lourdeur
de l'expression, l'impropriété des mots révèlent
l'inexpérience d'un littérateur novice. Mais,
d'année en année, la langue se fait plus sà »re et
plus souple; les jours d'heureuse inspiration,
elle devient abondante, imagée, vivante. Alors —
c'est sa grande originalité — la prose de Berlioz
porte l'empreinte du génie musical. Le morceau
littéraire est bâti presqu'il la façon d'un morceau
de symphonie, avec des changements de rythme,
UECTOR BICRLIOZ CRITIQUE MUSICAL IX
des répétitions et des cadences. On pourrait sou-
vent mettre en tête d'une page de Berlioz : allegro,
ou bien andante, ou bien scherzo.
Retour à l'index le-chant.eu