L'Opéra
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De ce droit il a usé souvent, plus souvent que
lui-même ne l'a dit. Je citerai trois feuilletons
où, sans circonlocutions, sans rien concéder
aux relations sociales ou à l'opinion publique,
il a exprimé sa pensée tout entière. Le pre-
mier de ces articles a été écrit en 1835, le second
en 1849, le troisième en 1861. On voit que, du-
rant sa longue carrière de journaliste, Berlioz
HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL XXIII
a toujours su, quand l'occasion l'exigeait, ex-
primer ses indignations, sans ménager per-
sonne.
Sa première victime fut Hérold. L'Opéra-
Comique venait de reprendre Zampa. Berlioz qui
n'avait pas encore à s'occuper des représentations
de ce théâtre, fit simplement une étude de la
partition. «Hérold, sans avoir un style à lui, n'est
cependant ni Italien, ni Français, ni Allemand. Sa
musique ressemble fort à ces produits industriels
fabriqués à Paris d'après des procédés inventés
ailleurs et légèrement modifiés : c'est de la
musique parisienne. » Tel était le thème de ce
feuilleton qui fit scandale Les admirateurs
d'Hérold ne le pardonnèrent jamais à Berlioz.
Quand celui-ci mourut, Jules Janin prétendit en
laver la mémoire de son collaborateur et déclara
qu'il était lui-même l'auteur du fameux article
sur... le Pré aux Clercs. L'intention était chari-
table. Mais Jules Janin confondait le Pré aux
Clercs avec Zampa. L'article était bel et bien de
Berlioz. Il est assez lourdement rédigé, avouons-
le. Mais peu de personnes trouveront aujourd'hui
déraisonnable le jugement du critique de 1835
sur Zampa.
I. Journal des Débats, 27 septembre 1835.
XXIV HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL
Quand parut la Fille du Régiment, ce fut au tour de Donizetti d'être étendu sur le « lit d'orties ». Berlioz affirma que la musique de cette pièce avait déjà servi au compositeur italien pour un petit opéra imité ou traduit du Chalet d'Adam et représenté en Italie : « C'est une de ces choses comme on en peut écrire deux douzaines par an, quand on a la tète meublée et la main légère... Lorsqu'on est sur le point de produire une rouvre écrite per la Tarim', comme disent les compatriotes de M. Donizetti, il faut bien se garder de
montrer un pasticcio esquissé per la fame. On fait en Italie une effrayante consommation de cette denrée chantable, sinon chantante... Et cela n'a pas beaucoup plus d'importance dans l'art que n'en ont les transactions de nos marchands de musique avec les chanteurs de romances et les fabricants d'albums... Tout cela est per la faine, et la farna n'a que peu de chose à y voir... La
partition de la Fille du Régiment est donc tout à fait de celles que ni l'auteur ni le public ne prennent au sérieux... L'orchestre se consume en bruits inutiles; les réminiscences les plus hétérogènes se heurtent dans la même scène, on
I. L'Opéra s'apprêtait à représenter les Martyrs du même Donizetti.
HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL XXV
retrouve le style de M. Adam côte à côte avec celui de M. Meyerbeer '... » Et le feuilleton tout entier est de cette plume rapide et incisive. Berlioz montre tous les théâtres de Paris envahis à la fois par Donizetti. Il se demande ce que penserait ce dernier s'il voyait Adam accaparer ainsi toutes les scènes de Florence, pour y faire représenter des oeuvres méprisées à Paris et il imagine les doléances du public florentin devant le déballage de cette pacotille. — Donizetti se fâcha. On ne sait ce qu'Adam pensa de cette ironique fantaisie. Berlioz fut un peu moins cruel quelques semaines plus tard pour les Martyrs de Donizetti. On ne cesse de jouer la Fille du Régiment à l'OpéraCornique. Les Martyrs ont eu des destinées moins heureuses.
En 1861, c'est contre la bouffonnerie d'Offenbach que se déchaîne Berlioz. L'Opéra-Cornique vient de jouer Barkour Le critique s'abandonne à une exaspération qui nous fait aujourd'hui un peu sourire. Il s'indigne, avec le public, car Barleour était tombé, de voir le genre « trivial, bas, grimaçant », envahir la scène de l'OpéraCornique et il s'écrie: « Décidément, il y a quelque chose de détraqué dans la cervelle de cer-
I. Journai des Débats,16 février 1810.
XXVI HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL
tains musiciens. Le vent qui souffle à travers
l'AlJemagne les a rendus fous. Les temps sont-
ils proches ? De quel Messie alors l'auteur de
Barkouf est-il le Jean-Baptiste ' ?... »
Voilà le Berlioz des jours de complète fran-
chise.
Comment traitait-il les gens qu'il voulait
« ménager »?
« La violence, disait-il, que je me fais pour
louer certains ouvrages, est telle que la vérité
suinte à travers mes lignes, comme, dans les
efforts extraordinaires de la presse hydraulique,
I eau suinte à travers le fer de l'instrument. » La
vérité suintait souvent. Tout le monde s'en aper-
cevait, les auteurs des opéras et les lecteurs des
feuilletons. Un jour que l'on avait représenté un
ouvrage de Billetta , professeur de piano à Londres,
Berlioz écrivait à son ami Morel : « Ne croyez pas
un mot des quelques éloges que contient sur cette
musique mon feuilleton de ce matin, et croyez,
au contraire, que je me suis tenu à quatre pour
en faire aussi tranquillement la critique 2... »
Vraiment ni Morel ni personne n'avait besoin
d'être averti.
On est surpris au premier abord des louanges
1. Journal des Débats, 2 et 3 janvier 1861.
2. Correspondance p. 249.
HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL XXVII
accordées par Berlioz aux oeuvres d'Halévy,
d'Auber et d'Adam. On est un peu scandalisé de
trouver sous sa plume cette appréciation du
Shérif d'Halévy : « Jamais M. Halévy ne s'est
montré si abondant, si riche et si original. Cette
oeuvre a une physionomie tout à fait à part.
Elle m'a fait éprouver, presque d'un boutà l'autre,
ce plaisir rare que donnent aux musiciens les
compositions hardies, nouvelles et savamment
ordonnées '. ' Et Halévy n'était pas le seul à
bénéficier de cette belle indulgence. Attendez
pourtant! Voici ce qu'il écrit, une autre fois, du
même Halévy, à propos du Val d'Andorre: « Le
succès du Val d'Andorre, à l'Opéra-Comique, est
un des plus généraux, des plus spontanés et des
plus éclatants dont j'aie été témoin. Les quatre-
vingt-dix-neuf centièmes des auditeurs applau-
dissaient, approuvaient, étaient émus. Une frac-
tion cependant, une fraction imperceptible, mais
qui contient encore des esprits d'élite, ne parta
geait qu'avec des restrictionsl'opinion dominante
sur la haute valeur de l'ouvrage; d'autres, dès la
fin du second acte, se montraient déjà fatigués
d'entendre dire : « Que c'est charmant! » 0 Athé-
niens, vous avez pourtant bien peu d'Aristides!
1. Journal des Débats, 5 septembre 1839.
XXVIII HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL
Pour moi, j'ai franchement approuvé et admiré;
j'ai été impressionné vivement sans songer en
écoutant les clameurs enthousiastes de la salle, à
appliquer à M. Halévy ce mot antique : « Le peuple
applaudit: aurait-il dit quelque sottise ?...» Mot
plus spirituel que profond, car le peuple applau-
dit méme les belles choses quand elles sont à sa
portée et qu'elles ne dérangent pas brusquement
le cours de ses habitudes et de ses idées I. » Un
long « éreintement », comme nous disons au-
jourd'hui, eà »t-il valu ces lignes délicieuses et
perfides ?
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