Les chanteuses Wagneriennes

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Je n'ai rien dit de l'attitude de Berlioz à l'égard
1. Journal des Débats, 20 janvier 18e.
XXXVIII HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL
de Wagner. On a si souvent conté la querelle du musicien français et du musicien allemand ! Autrefois beaucoup de personnes s'imaginaient, sur la foi de Scudo, que Berlioz et Wagner étaient « de la même famille... deux frères ennemis... deux enfants terribles de la vieillesse de Beethoven »; et, comme cette opinion était acceptée non seulement par les détracteurs mais aussi par certains admirateurs de Berlioz et de Wagner, une telle dispute de famille étonnaitles uns et attristait les autres. Aujourd'hui que les grandes haines sont éteintes et que les grands engouements sont calmés, aujourd'hui que l'on ne goà »te plus en applaudissant, soit Wagner, soit Berlioz, la joie de passer pour révolutionnaire, on comprend mieux que Berlioz ne pouvait pas aimer. Wagner, sans désavouer une partie de son oeuvre, sans blasphémer ses dieux.
Il rédigea une solennelle profession de foi, un véritable credo et jeta l'anathème à la « musique de l'avenir ». Plus tard, des griefs personnels se mêlèrent à ses répugnances artistiques; sa colère s'exaspéra quand il vit l'Opéra recevoir Tann-
1. L'article de Berlioz se trouve dans A travers Chants. La réponse de Wagner. publiée dans les Débats, a été reproduite par M. Georges Servières dans son livre : Wagner jugé en France.
HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL XXXIX
hüuser, tandis que le sort des Troyens demeurait
incertain. Le lendemain de la première représen-
tation, il allait, dans ses lettres, jusqu'à féliciter
les Parisiens de leurs rires et de leurs sifflets; il
trouvait bon que la foule, sur l'escalier de
l'Opéra, eà »t traité tout haut Wagner « de gredin,
d'insolent, d'idiot » ; il ne pouvait réprimer ce
cri pitoyable : « Je suis cruellement vengé I ».
Cependant tout n'était pas rancune assouvie et
jalousie satisfaite dans le plaisir que lui procu-
rait la chute du Tannhliuser. Il faut se reporter à
l'article que, dix années auparavant, il avait
consacré à la Sapho de Gounod, pour saisir les
causes lointaines et profondes de son hostilité
contre la musique de Wagner.
« Esthétique ! maugréait Berlioz, je voudrais
bien voir fusiller le cuistre qui a inventé ce mot
là . » Le vocable est disgracieux, disons-le avec
Berlioz. Mais celui-ci avait des raisons particu-
lières de haïr l'esthétique. Sa devise était celle
du romantisme : Désordre et Génie. On ne
1. Correspondance, pp. 225 à 280, passim.
D
XL HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL
discipline pas le Désordre , on ne définit pas le
Génie.
Après avoir parcouru livres et feuilletons de
Berlioz, nous gardons le souvenir d'un chaos
d'invectives et de dithyrambes, d'un étrange pèle-
mêle de folie et de bon sens, d'amour et de haine,
d'emphase et d'esprit, mais où rien ne ressemble
à un système. Il est sans doute puéril de ré-
clamer d'un artiste créateur un ensemble de
règles et de préceptes : ces législations sont jeux
de pédants. Mais, sachant les objets de ses pré-
férences et de ses aversions, nous pouvons, en
général, restituer sa poétique, c'est-à -dire déter-
miner avec plus de précision et de sà »reté les
caractères de son génie : un artiste qui se mêle
de critique confesse au public ses propres ambi-
tions.
Nous connaissons bien la doctrine morale de
Berlioz, son « éthique » professionnelle : elle
est très belle et tels claire : le musicien doit se
garder de toute trivialité, mépriser le vulgaire,
le médiocre, le « parisien », se moquer de la
fortune, respecter les maîtres et ne rien céder de
son iléal.
Mais quel fut l'idéal de Berlioz ? quelle son
esthétique ?
On découvre sans peine dans les livres de
HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL XLI
Wagner la genèse des idées qui devaient aboutir
à la fondation de Bayreuth, les influences sous
lesquelles s'est élaborée, achevée la conception
du drame lyrique. Quelques phrases éparses en
des lettres familières suffisent à dévoiler la pensée
intime de Mozart sur la musique et l'opéra. Avec
Berlioz, nous sommes en pleines ténèbres. 11 a
entassé des milliers de pages de critique ; on pos-
sède les lettres qu'il adressait à ses amis; lui-même
n'a jamais été avare de confidences sur ses oeuvres
et sa vie ; cependant il nous est impossible de
nous orienter au milieu de la diversité de ses
théories et de ses tendances.
Wagner a entrevu la cause de ces décevantes
inconséquences : « Du fond de notre Allemagne,
dit-ii, l'esprit de Beethoven a soufflé sur lui, et
certainement il fut des heures où Berlioz désirait
être un Allemand; c'est en de telles heures que
son génie le poussait à écrire à l'imitation du
grand maitre, à exprimer cela même qu'il sentait
exprimé dans ses oeuvres. Mais dès qu'il saisis-
sait la plume, le bouillonnement naturel de son
sang de Français reprenait le dessus, le bouillon-
nement de ce sang qui frémissait dans les veines
d'Auber, lorsqu'il écrivit le volcanique dernier acte de sa Muette... Heureux Auber, qui ne con-
naissait pas les symphonies de Beethoven! Berlioz
XLII HECTOR BERLIOZ CRITIQUE MUSICAL
lui, les connaissait; bien plus, il les comprenait,
elles l'avaient transporté, elles avaient enivré
son âme... et néanmoins c'est par là qu'il lui
fut rappelé qu'un sang français coulait dans
ses veines. C'est alors qu'il se reconnut inca-
pable de faire un Beethoven, c'est alors aussi
qu'il se sentit incapable d'écrire comme un
Auber'. »
La remarque de Wagner est pénétrante, mais
elle ne ,touche qu'à l'écriture musicale; elle
n'éclaire pas encore tous les aspects du génie de
Berlioz. Il faut pousser plus loin si l'on veut
deviner quel combat terrible tourmenta cette âme
divisée contre elle-méme.
« J'ai mis au pillage Virgile et Shakespeare... »,
écrit Berlioz au sujet des Troyens. Virgile et
Shakespeare ! Voilà en deux mots l'origine des
incertitudes, des contradictions, des incohérences
parmi lesquelles se débattait son imagination
inquiète et douloureuse. Pas un seul jour il ne se
douta qu'il adorait deux divinités ennemies
et que servir l'une, c'était renier l'autre. Il
ne s'en douta pas; mais les divinités se ven-
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