La voix des grandes divas
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salle pleine de spectateurs vulgaires. Oui, le nombre
des initiés est devenu assez grand aujourd'hui
pour qu'un homme de génie ne soit plus obligé
de mutiler son oeuvre en la rapetissant à la taille
de ses auditeurs. La majorité des habitués de nos
théâtres lyriques est encore, il est vrai, sous l'in-
fluence d'idées bien étroites, mais ces idées
mêmes perdent peu à peu de leur empire, et,
dans l'incertitude causée par la chute successive
de leurs illusions, les traînards finissent par s'en
rapporter aveuglément à la parole de ceux qui les
ortt devancés dans la voie du progrès, et s'applau-
dissent chaque jour de les avoir suivis, en faisant
sur leurs pas de merveilleuses découvertes. Cer-
taines parties des grandes compositions demeu-
reront bien encore quelque temps voilées pour
la multitude, mais au moins n'en est-elle plus à
refuser à ces hiéroglyphes une signification, et ne
désespère-t-elle pas d'en pénétrer le sens. On
commence à comprendre qu'il y a un style en
musique comme en poésie, qu'il y a par consé-
quent une musicalité de bas étage, comme une
littérature d'antichambre, des opéras de grisettes
et de soldats, comme des romans de cuisinières
et de palefreniers. Par induction, on concevra
peu à peu qu'il ne suffit pas qu'un morceau de
musique soit d'un agréable effet sur l'organe de
l'ouïe, mais qu'il doit remplir en outre d'autres
conditions sans lesquelles l'art musical ne s'éle-
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vernit pas beaucoup au-dessus de l'art des Carêmes
et des ratels. On comprendra que, s'il est ridicule
de vouloir exclure de l'orchestre le moindre de
ses instruments, puisqu'ils peuvent tous produire
des effets intéressants, employés à propos et avec
sagacité, il l'est cent fois davantage de jouer de
l'orchestre comme d'un piano dont on a levé les
étouffoirs; d'entendre tous les sons confondus
sans distinction de caractère, sans égard pour la
mélodie qui disparaît, pour l'harmonie qui devient
confuse, pour les convenances dramatiques
blessées et pour les oreilles sensibles offensées.
On verra bien -qu'il est monstrueux d'accueillir
Pentrét en scène de mademoiselle Taglioni avec
les beuglements de l'ophicléide et un feu roulant
de coups de tampon, que cette instrumentation
barbare, qui conviendrait à des évolutions de
cyclopes, devient un stupide contresens appliquée
à la danse de la plus gracieuse des sylphides; qu'il
n'est pas moins singulier d'entendre la petite
flà »te doubler à la triple octave le chant d'une voix
de basse, ou un accompagnement de violons, a
Punta d'arco, égayer un hymne de prêtres inclinés
sur un tombeau. On apercevra enfin les déplo-
rables conséquences de ce système de musique
saltimbanque. En effet, comment voulez-vous
ainsi produire des contrastes puissants? Où le
compositeur consciencieux pourra-t-il trouver
les moyens de faire ressortir certaines nuances
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sans lesquelles il n'y a pas de musique? Veut-il
tirer de son orchestre une voix effrayante, gran-
diose, terrible? Les trombones, l'ophicléide, les
trompettes et les cors sont là , il les met en action...
Ils ne produisent cependant pas sur l'auditoire
l'impression qu'il espérait; le bruit de cette masse
d'instruments de cuivre n'est ni effrayant, ni
grandiose. Le public en entend tous les jours de
semblables dans l'accompagnement d'un duo
d'amour ou d'un chant d'hyménée; il y est accou-
tumé, et l'éclat sur lequel comptait le musicien
n'ayant pour lui rien d'extraordinaire, ne le
frappe en aucune façon. Si l'auteur a besoin, au
contraire, d'une instrumentation douce et déli-
cate, à moins que la situation dramatique ne soit
saisissante au dernier point, soyez sà »r qu'un
auditoire, habitué à voir ses conversations cou-
vertes par le fracas d'un orchestre possédé, ne
prêtera pas le degré d'attention nécessaire pour
l'apprécier. Voilà pourquoi je pense qu'avant
l'apparition de Robert le Diable et celle du second
acte de Guillaume Tell, c'eà »t été folie d'espérer
un brillant succès pour la partition de Don. Juan
à l'Opéra. La sensibilité du public était engourdie;
c'est grâce à l'heureuse influence exercée par ces
deux modèles dans l'art de dispenser les trésors
de l'instrumentation, que nous devons de l'avoir
vue se réveiller. Enfin Mozart est venu à point.
Malheureusement, on a cru devoir introduire
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