Le chanteur de DEEP PURPLE

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C) Un héritage particulier : la musique « Classique »
Tout d'abord une petite parenthèse avant de rentrer dans le vif du sujet. En effet, pour revenir sur un de nos propos en début de ce mémoire (cf. p. 19), il semblerait qu'un groupe ait été souvent oublié dans son énorme influence sur l'univers du Métal : nous faisons ici référence au groupe QUEEN. Aucune indication de celui-ci dans nos ouvrages sur le genre, et pourtant QUEEN, par son univers teinté de références nombreuses (Classique, Jazz, Funk, etc.) allié à un visuel et des sonorités bien métalliques, est sans aucun doute tout aussi important dans ce style musical que furent ses acolytes plus souvent cités et que sont LED ZEPPELIN et BLACK SABBATH (tous trois étant quasiment de la même période). Par ce fait, cet éclectisme musical revendiqué, QUEEN est notamment une des influences majeures du Métal-progressif dont nous parlions plus haut : des chansons comme « Bohemian Rhapsody » ou « Innuendo » le confirment par leurs structures et ambiances contrastées, et qui en cela se rapprochent fortement de la liberté compositionnelle inhérente genre. Autre point important, et qui par ailleurs nous permet d'introduire cet héritage « Classique » dont nous allons parler par la suite, est cette influence de la musique occidentale de tradition écrite dans la musique de QUEEN332, influence sous-jacente parmi d'autres et qui peut s'entendre sur de nombreux titres du groupe. Enfin, sa propension aux arrangements vocaux et instrumentaux un peu plus élaborés que dans la majorité des groupes de son époque font de QUEEN une influence majeure et plus ou moins consciente des groupes dont nous allons parler à présent. Ce point, nous semble-t-il, méritait d'être relevé, car souvent absent des discours portant sur le Métal. De plus, une écoute comparée des groupes appartenant au Métal-progressif ou au Métal « néo-classique » (sur lesquels nous allons nous exprimer ici) semble confirmer notre hypothèse. Peut-être faudrait-il alors voir par la suite à réhabiliter QUEEN, afin qu'il ne passe à la trappe dans les études ultérieures par faute d'évocations de son oeuvre. Néanmoins, après ce petit aparté, tentons de donner un aperçu des liens qu'entretiennent le Métal et la musique dite « Classique ».
Le Métal dès ses origines a lorgné du côté de la musique européenne de tradition écrite. Le Rock lui aussi avait déjà tenté une telle fusion, notamment dans les années 70 avec le Rock-progressif (par exemple avec EMERSON, LAKE & PALMER et son adaptation rock des Tableaux d'une exposition de Moussorgski), mais le Métal cultiva une véritable relation de
332 Freddie Mercury, le chanteur de QUEEN, réalisa notamment un album dans cette veine (Barcelona, 1988) avec la cantatrice espagnole Montserrat Caballe.
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proximité avec ce genre, relation encore très prégnante dans le Métal actuel. Hervé Picart, journaliste spécialiste du genre, notant dans un chapitre de son livre L'après-midi des fauves333 les différents objets dont ne se séparent jamais les "hard-rockeurs", remarque des cassettes traînant sur la table de chevet du célèbre chanteur Ronnie James Dio : des cassettes de Jean-Sébastien Bach observe-t-i1334. Dans son album Odyssey (1988), Yngwie Malmsteen, guitariste virtuose et un des pionniers de la fusion « Classique »-Métal remercie parmi d'autres : J. S. Bach, Nicolo Paganini, Antonio Vivaldi, Ludwig van Beethoven. Ces sources d'inspirations ne sont pas anodines : dès ses débuts, le Métal s'est intéressé à cette culture occidentale, a voulu s'approprier son "prestige" et a tenté de l'incorporer dans sa propre musique. Le groupe pionnier fut semble-t-il DEEP PURPLE dont le guitariste Ritchie Blackmore combina dans son jeu la mixité de ses racines blues/rock et son attrait pour la musique « Classique ». Il nous faut d'ailleurs préciser dans quel sens nous abordons le terme de musique « Classique » dans ce contexte : c'est en effet dans son acceptation telle qu'elle a pris forme au XX' siècle qu'il faut l'entendre ici, et non sous sa définition musicologique et historique stricte ; c'est-à -dire dans son sens sociologique : la musique de "prestige", la "grande musique", le statut qu'elle s'est appropriée d'un point de vue social et de sa réception, qui s'est par ailleurs généralisé. Et c'est entre autres cette notion de "prestige" que le Métal va s'approprier en récupérant ce matériau classique. Non pas que les "métalleux" se soient penchés sur cette culture dans sa forme première, mais la diffusion de musiques similaires par la télévision et les bandes-son de films a amené leur intérêt envers elle. Ils se sont alors intéressés vis-à -vis de ce langage musical et ont essayé de l'incorporer dans leur propre rhétorique musicale. Cette appropriation du Classique dans ce genre croît exponentiellement depuis les débuts du Métal : au départ, simple citation d'un "tube" classique (nous entendons par là les pièces qui se sont formées dans la mémoire collective inconsciente du XX' siècle : La Toccata en ré mineur de Bach, Les quatre saisons de Vivaldi par exemple), jusqu'à l'appropriation de styles de composition particuliers et leur réinscription dans une esthétique métal (plus particulièrement dans les années 90). Comme nous l'avons souligné, cette récupération a permis entre autres une nouvelle dimension de "prestige" au sein du Métal par la connotation que la culture classique lui conférait, mais surtout elle a permis le développement du jeu musical notamment chez les guitaristes. En effet, nombreux d'entre eux ont uni cette culture avec leur jeu virtuose (de rigueur chez les guitaristes de Métal comme nous avons pu le constater jusqu'ici) afin de lui donner une nouvelle ampleur. Un des
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Hervé Picart, L'après-midi des fauves, Woignarue, Vague Verte, coll. « Mosaïque », 1995.
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Hervé Picart, ibid., p. 74.
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exemples les plus célèbre est le morceau « Eruption » (1978) du groupe VAN HALEN335 : 1 minute 30 secondes instrumentales de pure virtuosité guitaristique empruntant à la rhétorique musicale baroque. Robert Walser offre dans son ouvrage une analyse détaillée de cette pièce336, dont nous allons donner quelques exemples. En effet, Walser n'hésite pas à comparer certaines progressions harmoniques utilisées dans ce morceau à celles de pièces composées par Bach et Vivaldi (de telles progressions cycliques étaient auparavant inhabituelles dans le Rock). Il note aussi l'aspect « violonistique » qui semble se dégager de certains des passages dont les notes sont répétées par groupes de trois ou quatre, le tout à un tempo rapide et alternées en binaire/ternaire, donnant l'impression d'un immense trémolo. L'innovation technique est aussi de mise : la technique du tapping337 est portée à son apogée, « la plus importante innovation technique depuis Jimi Hendrix »338 selon Walser, innovation que compare même ce dernier à celle de Bach vis-à -vis du jeu de clavier339. En somme, ce qu'il est intéressant de remarquer est cette double intention que le guitariste Eddie Van Halen a emmagasiné dans son approche musicale : une transcendance de son jeu par l'influence d'une rhétorique de tradition « classique » dans un jeu de guitare aux racines blues (afro- américaines), et l'innovation technique ainsi développée, ces deux aspects entraînant par la suite de nombreux disciples. Et effectivement, cet exemple novateur a suscité l'enthousiasme, et par la suite de nombreux musiciens issus de la mouvance métal se sont intéressés à cette musique "du passé", l'ont découverte, l'ont appréciée, se sont exercés à reproduire de nombreux exemples musicaux sur leur guitare à l'aide de revues spécialisées qui décryptaient ces liens entre Métal et musique « Classique » et l'intérêt de cette dernière dans le développement du langage musical. De nouvelles frontières se sont ouvertes, et d'autres protagonistes, tel le guitariste suédois Yngwie Malmsteen, ont continué d'affiner cette influence, en la portant dans leur jeu à un niveau de virtuosité éminent. En effet, la dimension virtuosité-prestige, dans cette récupération de la tradition musicale occidentale des XVII et XVIII' siècles principalement, dénote par ailleurs une forme de contre-pouvoir, un refus des normes, des catégorisations entre musiques « populaires » et « grande musique savante ».
335 « Eruption » de Van Halen, album Van Halen (1978).
336 Robert Walser, op. cit., pp. 67-78.
337 Cf Glossaire
338 « Rock guitarists hailed tapping as not merely a fad or gimmick but a genuine expansion of the instrument' s capabilities, the most important technical innovation since Jimi Hendrix. », Robert Walser, op. cit., p. 70, c'est nous qui soulignons.
Traduction : « Les guitaristes de rock reconnaissent le tapping non pas comme une simple mode ou un simple gadget, mais comme une authentique expansion des possibilités de l'instrument, la plus importante innovation technique depuis Jimi Hendrix »
339 Ibid., p. 70.
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C'est aussi quelque part dans cette perspective que le Métal s'est approprié cette source, mais aussi semble-t-il pour s'allouer une nouvelle aura plus glorieuse, afin de discréditer cette image de musiciens "sauvages" et sans nuances qu'une certaine presse lui attribuait. Cette fusion, improbable au premier abord, a continué son chemin, et il n'est pas étonnant pour qui connaît le milieu métal d'y côtoyer des musiciens familiers avec la tradition musicale européenne des siècles passés, et des fans appréciant ces diverses musiques34°. Les années 90 ont notamment permis le développement de cette approche : certains musiciens de métal se sont révélés d'authentiques compositeurs « néo-classique » de par une formation aux techniques de composition et d'orchestration, dépassant ainsi le simple cadre d'un développement rhétorique sur un instrument. Des groupes comme SYMPHONY X, ADAGIO, RHAPSODY en sont quelques grands représentants, alliant d'autre part dans leur formation l'utilisation de claviers, faisant contrepoids et contrepoint à l'emploi habituel des guitares. L'utilisation de choeurs et de cordes devint aussi plus fréquent (notamment dans le BlackMetal qui use avec abondance de ces esthétiques "romantiques"), et l'émancipation rythmique de plus en plus systématique (abolition ou détournement de la fameuse carrure 4/4 rock au profit d'un développement plus varié : pour exemple, le morceau « Odyssey » de SYMPHONY
X se rapproche plus d'un Sacre du printemps de Stravinsky que du schéma baroque, toute proportion gardée bien sà »r341). Toute une culture de détournement des valeurs « populaires » et « savantes », de leur fossé a priori, a été récupérée par le Métal. Il est encore difficile aujourd'hui d'avoir du recul sur ce phénomène : pour certains cette fusion semblait devenir stérile à la fin des années 80 car ne trouvant point de porte de sortie, répétant inlassablement ses poncifs inaugurés par Van Halen et développés par Malmsteen342. Mais les années suivantes ont démontré le contraire, par la réappropriation du schéma « classique » dans une écriture plus symphonique (aidée en cela par la présence des claviers permettant l'utilisation de timbres orchestraux), et l'on peut même trouver dans ce genre "extrême" qu'est le Métal des influences plus contemporaines comme Penderecki (chez ELEND) ou encore Gorecki et Ligeti (CHAOSTAR), mais ces derniers exemples étant relativement récents, seul le temps et une analyse approfondie permettra de comprendre leur impact. Par ailleurs, il est intéressant de noter, pour conclure sur ce point, que certains catalogues de Métal intègrent dans leur
340 Nous tenons tout de même à préciser que nous parlons ici d'un important courant du Métal, qui a son importance dans l'évolution du genre, mais qui n'en représente bien sà »r qu'une partie. D'autres branches du Métal s'avèrent tout autant étrangères à la musique occidentale de tradition écrite (le Néo-metal par exemple).
341 Par ailleurs, on peut notamment entendre sur la chanson « The Divine Wings of Tragedy » de SYMPHONY X (album du même nom, 1997) une citation explicite des Planètes de Gustav Holst, en l'occurrence « Mars : The Bringer of War » (sur la chanson de Symphony X au temps suivant : 1'42).
342 Ce qui est exprimé dans l'étude de Walser (pp. 101-102), mais il faut noter que celle-ci s'arrête au début des années 90, voire fin des années 80 (sa date de publication est 1993).
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inventaire, en plus de leurs références métalliques, de nombreuses oeuvres parmi les plus grandes du répertoire « Classique » (Beethoven, Mozart, Wagner, etc.) : le catalogue Adipocere, fourni avec la revue de Métal Metallian, en est un exemple connu dans le milieu.
En définitive, il semble au travers de cette fusion quelque peu éclectique, que le Métal ait soulevé la question du pouvoir légitime d'une hégémonie culturelle au sein d'un système, et entre autre celle de la scission musique « populaire » / « savante », et ce que celle-ci implique d'un point de vue social. Un terrain où il faut par conséquent s'avancer avec prudence pour en comprendre toutes les subtilités musicales et extra-musicales et dont les réponses se dévoileront avec le temps.343
343 Robert Walser consacre tout son chapitre 3 d'une cinquantaine de pages à l'analyse de ce phénomène. Par diverses analyses musicales se concentrant essentiellement sur le jeu de quelques grands guitaristes du genre, il analyse l'emprunt à la rhétorique classique au sein du Métal. Nous avons préféré ici donner un aperçu de cette évolution, mais pensons consacrer un futur article à une relecture critique et à une réactualisation de l'article de Walser. Cf Robert Walser, op. cit., chapitre 3 : "Eruptions : Heavy Metal Appropriations of Classical Virtuosity", pp. 57-107.
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